Interview de Ishmel Mcanuff par Maïmouna pour Studio One, Raje & My Moon Land

ISHMEL MCANUFF

Ishmel Mcanuff est un représentant de la scène reggae actuelle.
Digne fils du grand Winston Mcnanuff, et frère du très regretté Matthew décédé tragiquement en août 2012 à l’âge de 25 ans, il partage désormais sa vie entre Paris et la Jamaïque.
Il revient sur son enfance et ses débuts, sa musique, la disparition de Matthew, … il a un message à faire passer.
Cette interview est l’occasion de découvrir ou de suivre cet artiste.

Maïmouna Semega : Merci de m’accorder cette interview pour l’association My Moon Land asso et Studio One l’Emission.

Peux-tu me dire où tu es né ? Comment s’est passée ton enfance ?

Ishmel Mcanuff : Je suis né à Kingston au Jubilee Hospital, et j’ai grandi à Manchester en Jamaïque.
J’ai eu une belle enfance, j’étais un petit chanteur et j’aimais la musique. Dès mes 7 ans, j’animais les afters de soirées comme DJ, et c’est devenu plus sérieux quand vers mes 9 ans j’ai commencé à écrire mes propres chansons ce qui m’a amené à enregistrer à 10 ans ma première chanson « Me A Old Don ».
A cette époque il y avait trop de violence à Kingston, donc nous avons déménagé à la campagne.
Il y avait un gros problème de chômage, qui existe encore aujourd’hui, et beaucoup de jeunes résolvaient le problème par la violence, puisqu’en commettant des vols on avait accès a de l’argent facile. Heureusement, de nombreuses familles ont eu la bonne réaction et ont éloigné leurs enfants de cette violence. J’ai fait ma première chanson dans la campagne, et après cela j’ai fait la première partie de Dennis Brown en 1996 (il avait 12 ans NDLR) avec mon propre backing band. Tyrone Taylor était là, Culture et Lone Ranger aussi, ils peuvent en témoigner.

Maïmouna Semega  : As-tu conservé des enregistrements de cette époque ?

Ishmel Mcanuff : Oui j’ai un CD de ma première chanson, mais je dois contacter le pianiste car c’est lui qui a tout l’enregistrement, que je n’ai pas pu récupérer avant de quitter la Jamaïque. C’est quelque chose à écouter : un de mes premiers enregistrements, qui explique l’origine d’une voix !
Mon frère, Rashaun Kush Mcanuff, était à la batterie et le bassiste venait du backing band de mon père le Black Kush band et il y avait Spraggy au piano, c’est lui qui a tous les enregistrements et les cassettes.

Maïmouna Semega : Sur Internet, on te trouve sous 5 noms différents : pourquoi ?

Ishmel Mcanuff : Tout mon travail se trouve sur Internet, aux noms de Ishmel Mcanuff, Ishmel Macklaw, Ras Ishmel … j’ai eu 5 noms d’artiste différents.
Je cherchais le nom approprié, à cette époque là c’était une forme d’expérience pour moi d’essayer de trouver le bon nom, donc j’ai utilisé les noms Little Lion, Little Dragon, Kenniyata, Trouble Double, Ishmel Macklaw et maintenant Ishmel Mcanuff alias Macklaw.
Quand j’utilisais ces pseudos, les gens se demandaient de qui il s’agissait, alors j’ai décidé de revenir à mon vrai nom, comme ça personne ne se posera plus la question. J’utilise donc mon vrai nom et l’alias Macklaw.

Maïmouna Semega : Peux-tu me parler de ton morceau « Time A Get Tough » ?

 

Ishmel Mcanuff : « Time A Get Tough » a été enregistrée au studio Category 5 à Kingston, mais mixée et masterisée aux USA avec un producteur lauréat aux Grammys avec qui je travaille : Rootstime
Production. Elle fait partie de l’album Idrop.
Cette chanson est un témoignage de ma vie et des problèmes auxquels j’ai du faire face, elle aborde aussi les luttes d’autres personnes qui m’ont inspiré pour écrire cette chanson. Les temps peuvent être durs, mais cela finit par aller mieux.
Je préfère faire des chansons qui ont un sens et font passer un message. Je navigue entre différents styles : dancehall, jazz, dub, reggaeton, mais comme j’utilise des paroles positives, pour moi cela revient au même puisque le contenu est positif.
Quand je crée un morceau avec un message, je suis heureux de le partager avec le public. Il ne s’agit pas seulement de chanter les paroles, mais aussi de les ressentir.
Si tu écoutes bien, tu peux entendre du jazz dans ce morceau. C’est du roots reggae avec une ligne de jazz.

Maïmouna Semega : Peux-tu me parler des différences entre la vie en Jamaïque et la vie en France ?

Ishmel Mcanuff : C’est a peu près pareil, juste que les gens ici (en France – NDLR) ont plus de respect pour ton travail et plus de temps pour t’écouter. En Jamaïque c’est un combat dans lequel tu dois utiliser beaucoup d’argent et payer les stations de radio, télé, etc. Beaucoup de gros producteurs font ça pour promouvoir leurs artistes, pendant que d’autres, tout aussi talentueux, souffrent de ne pas avoir accès à cette diffusion.
Partout dans le monde il y a du positif et du négatif. En France, le point positif est le meilleur accès à des gens sérieux qui peuvent t’aider dans ta musique. Mais les fondations sont en Jamaïque : si tu n’es pas connu là-bas, personne ne te connait !
La Jamaïque offre une bonne qualité de vie : il y a moins de pollution et beaucoup de campagne. Le coût de la vie n’est pas trop élevé, mais pour trouver du travail c’est l’enfer. Ici en France la vie est sympa, mais pas les impôts ! La nourriture n’est pas très chère en Jamaïque, car beaucoup de monde a la possibilité de faire sa propre production, donc on peut trouver facilement de quoi se nourrir même si on n’a pas d’argent. Ce n’est pas possible de faire ça en France.
En Jamaïque j’ai eu de bons et de mauvais amis, comme en France ou partout ailleurs mais ma vie avec eux se passait bien puisqu’ils me voyaient comme le dieu ou le roi de ma musique.
Kingston pour la nature, le soleil et la campagne, c’est juste cool. A Paris il y a beaucoup de pollution et de frustration, mais le sud de la France est cool.

Maïmouna Semega : Peux-tu me parler du morceau « Not Like Me » ?

 

Ishmel Mcanuff : Je l’ai retrouvé caché sous le nom d’une femme qui la vendait depuis à peu près quatre ans.
Donc j’ai fabriqué cette vidéo, c’est un petit effort pour montrer au monde qu’il s’agit de ma chanson et de moi, et pas une femme du nom de Ishmerl Mcallows.
J’ai tout découvert et j’ai déposé le morceau à mon nom auprès de la Sacem.
Ce morceau a été enregistré à Kingston au Small World Studio qui appartient à Bravo, qui en est aussi l’ingénieur du son. J’ai perdu de l’argent avec cette histoire, mais pas la vie, ni mon nom.

Maïmouna Semega  : Qui est la femme qui parle a la fin du clip ? (3’29)

Ishmel Mcanuff : Ils ont tués ses deux enfants, la police a tué ses deux fils, ils ont dit qu’ils avaient des armes mais ils n’en avaient pas.La mère est venue et ils lui ont dit que ses fils étaient morts, qu’ils étaient enfermés dans la pièce avec la police qui fouillait la maison.
Donc dans ma chanson je dis :
« ils sont pris dans un monde diabolique,
dis moi ce qu’ils ont fait ces garçons et ces filles
dis moi ce qui se passe sur la terre
quand Jah Jah viendras ils devrons s’enfuir
mais maintenant le système nous rabaisse
et chaque jeune dit qu’il veut un flingue
mais vous voyez maintenant les mères qui s’effondrent
parce qu’à cause des flingues elles ont perdu leurs fils hey !»

(« them get caught up into them evil world
tell me what do them yah boys and girls
tell me what a gwaan on the earth
when jah jah come them have to splert
and now the system set to hold us down
every youth a say them want a gun
but see deh now mother drop down
because the gun she loose her sons hey »)

Maïmouna Semega : Quelles sont les origines de ta musique ? Auprès de qui as-tu appris ?

Ishmel Mcanuff : La racine de ma musique est très profonde, elle vient de ma proximité avec Dennis Brown, et de mon père, qui est maintenant une légende du reggae, et qui avait un studio à Kingston. C’était donc en moi avant ma naissance et quand je suis né j’étais déjà prédestiné. A partir de là on est partis vivre à la campagne, ensuite on a formé « Inna Di Yard » à Rockfort, Kingston avant Chinna Smith.
Je suis mon propre professeur, mais j’ai aussi appris principalement auprès de mon père, Dennis Brown avant sa disparition, Culture et Bob Marley évidemment puisque je voulais découvrir où tout a commencé, sans oublier Peter Tosh qui a été un guide pour moi.
Avant d’apprendre c’était Prince Busta et Derrick Morgan avant tout, donc j’ai grandi avec toutes ces musiques et j’ai cultivé mon propre style.
J’ai aussi reçu le titre de meilleur acteur junior de la Jamaïque et des Caraïbes 1998 pour le Knox College, mais mon amour de la musique était trop fort, j’ai donc mis de côté ma vie d’acteur et j’ai fait de la musique, c’était un peu la même chose mais la musique était plus intéressante.
J’ai appris naturellement, personne ne s’est assis à côté de moi pour me montrer, ni à Matthew : nous étions naturellement faits pour réussir, mais ils ont arrêté mon petit frère …

Maïmouna Semega  : As-tu envie de m’en dire plus à ce sujet ?

Ishmel Mcanuff : J’entends parler beaucoup de gens de ce qu’ils ne savent pas, donc je dois éclaircir la situation. Mon petit frère était devenu important et allait l’être encore plus. Cela m’a fait beaucoup souffrir car je n’arrivais pas à comprendre, j’ai enregistré mes morceaux en même temps que Matthew faisait « Be Careful » … c’est un peu comme s’il était encore parmi nous.
Mais ce que vous ne savez pas, c’est que mon père a laissé Roots Raddicks jouer la version originale de « Be Careful » que j’ai enregistrée en 2008 mais ce morceau a été caché donc j’ai tout reçu de mon père.
Mon petit frère est tombé malade ou quelqu’un lui a fait quelque chose avant qu’il décède car il n’était pas dans son état normal et tout le contrariait , c’est ce qui l’a fait craquer, Jah sait pourquoi. Ce jour-là il est allé chercher de l’herbe pour fumer, il est allé leur parler pour savoir si l’un d’eux avait de l’herbe et un homme là-bas a dit « D’où tu viens demander pour de l’herbe comme si t’étais un flic ? ». Il a essayé de leur expliquer, mais ils l’ont attaqué et il a essayé de se défendre mais ils étaient trop nombreux sur mon petit frère la star.
Je suis allé le voir a la maison funéraire, comme je ne pouvais croire qu’ils avaient pris la vie de mon petit frère, donc je suis allé le voir et j’ai fermé ses yeux et lui ai dit que son travail et le nôtre ne sera jamais vain.
Beaucoup de personnes se sont mal comportées avec Matthew, on lui a volé ses droits et l’argent de sa dernière tournée en France. La dernière tournée de Matthew comptait environ 20 dates, et il est rentré en Jamaïque avec 500 euros et tous se cachaient, disant que Matthew avait été payé. Il n’a rien eu et ils l’ont rendu fou, même sa chanson « Be Careful » a été déposée deux fois à la Sacem. Matthew est l’auteur – compositeur de « Be Careful ».
Les morts ne parlent pas donc je parle pour lui et je ne me préoccupe pas de ceux qui n’aiment pas ça, le monde doit connaître la vérité. Quand Matthew est mort en Jamaïque juste après la tournée ce n’est pas trop dur de deviner ce qui s’est passé ou qui doit le savoir.
Jah bénis sa belle âme. Je suis là et ne vais jamais laisser tomber ma musique c’est mon arme pour les attaquer tous pour lui. Matthew sait qui je suis, musicalement dangereux. D’où qu’il soit, il sait que si personne ne veut faire vivre son travail, je le ferai.
Mon fils s’appelle Menelik Matthew Mcanuff, en hommage à mon petit frère. Je ne poursuis pas seulement l’héritage de son travail, mais aussi celui de son nom, au travers de mon fils.
Maintenant beaucoup sont surpris et ne peuvent pas croire que je suis là alors ils essayent de me faire passer pour celui qui essaie de sauter dans le train Mcanuff pour poser une voix sur le riddim de Mathew et me faire un nom. J’ai pris la suite de mon père, et en 2008 ma version de « Be Careful » était jouée à l’origine par Roots Raddicks band. Cette voix date de 2008 pas d’hier :

Maïmouna Semega : Est-ce que tu collabores toujours avec le Roots Raddicks Band ?

Ishmel Mcanuff : Oui, ils travaillaient sur mon album quand le batteur Style Scott est décédé. Maintenant je travaille avec Flabba Holt et nous sommes en train d’organiser une tournée aux USA.
Photo avec Style Scott :

ISHMEL MCANUFF &

Maïmouna Semega : Quand penses-tu sortir ton album ?

Ishmel Mcanuff : C’est prévu pour cette année 2015, 2016 dernier délai.
Un EP de 4 titres est sorti en décembre 2013 sur le label anglais Urban Karma, et il est disponible sur toutes les plateformes.
L’album complet « All My Life » est prévu pour cette année … au plus tard en 2016 car je suis imprévisible.
L’album contiendra des titres que j’ai pris d’albums qui ne sont jamais sortis, et de nouvelles chansons que j’ai enregistrées entre la Suisse, la Jamaïque et la France.
Je fais cet album tout seul, si des gens sérieux veulent collaborer c’est tout à fait possible, mais pour le moment je n’attends personne.
https://itunes.apple.com/fr/album/all-my-life-ep/id770221274

Maïmouna Semega  : Tu suis les principes Rastafaris. Peux-tu expliquer ce mode de vie à ceux qui ne le connaissent pas ?

Ishmel Mcanuff : La livity de Rastafari est simple, c’est un mode de vie qui dit que quand tu es Rasta tu dois faire le bien. La voie des Rastafariens c’est l’amour pour tout le monde, bons ou mauvais, et il faut avant tout s’aimer soi même avant de pouvoir aimer qui que ce soit.
Cela ne se résume donc pas à une coiffure, il s’agit de savoir ce qu’il y a dans ton cœur et dans ta tête. Rastafari se réfère à un mode de vie, pas à une religion ou à la politique, c’est une manière de mener sa vie dans la bonne direction. Ensuite la coiffure est un moyen d’exprimer tes intentions à la société. Les Rastas sont souvent juste vus comme des fumeurs de ganja et tout, mais ça n’a rien à voir. Quand tu es Rasta ce n’est pas facile pour toi puisque la première chose a laquelle les autres pensent quand ils te voient c’est la ganja. Dans le monde du travail, communiquer avec les autres ce n’est pas non plus facile étant donné que beaucoup ne se considèrent pas comme ton égal ou se considèrent meilleur que toi, donc ce n’est pas facile d’obtenir un travail ou d’accéder aux grands bureaux. Moi, ma musique m’a amené dans les plus grands bureaux, hôtels et pays.

Maïmouna Semega : Jah was there for you !

Ishmel Mcanuff : Ah tu la connais celle-là !

 

Maïmouna Semega : Pour terminer, y-a-t-il un message que tu veux transmettre au monde ?

Ishmel Mcanuff : Je veux diffuser un message d’amour au monde, pour l’égalité des droits et la justice comme le revendiquait Peter Tosh, mais avant tout il faut rester soi-même et ne jamais arrêter d’essayer. Je suis un amoureux de l’humanité. La pierre qui est mise de côté par le maçon devrait servir de pierre angulaire.

Maïmouna Semega : Merci de m’avoir laissé en avoir plus sur ton âme et ton travail. J’espère que tout va bien marcher pour toi !

Ishmel Mcanuff : Merci pour l’amour et la bénédiction donné à mon travail je t’en suis reconnaissant car j’avais beaucoup de choses à dire et Dieu t’a envoyée pour les écouter.

Prochaines dates :
ISHMEL MCANUFF PATKO 05 02 2016
Autres vidéos :

Propos recueillis par Maïmouna Semega – pour l’asso  My Moon Land  / Studio One l’Emission crédit Raje Relecture : Alice Jouneau

12322436_982383468502377_2765898257540202530_O_crop  raje  MY MOON LAND

One thought on “I & I Chronik avec Ishmel Mcanuff

Laisser nous un commentaire !